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Archives de la catégorie ‘les conséquences’

A vous trois (3)

1 novembre 2010 Poster un commentaire

 

NOTA : Cette série de billets intitulée "A vous trois" veut répondre à un questionnement posé par des amis.
Je les livre à tous les lecteurs car le questionnement de ces amis recoupe l’objectif de ce blog. Ces billets sont regroupés dans la catégorie "en petit comité".

A la recherche de l’essence ordinaire.

Il est évident qu’il faut distinguer entre l’islam religion, conventionnellement écrit avec une minuscule, l’Islam culture, écrit avec une majuscule, fruit du mélange entre un substrat local et la religion, et le musulman, riche de son histoire personnelle plus ou moins en lien avec l’Islam. Ces distinctions vous sauteront aux yeux si je vous dis qu’il existe le

même espace entre christianisme, chrétienté et chrétiens.

Aujourd’hui, je voudrais procéder au travail du géologue qui recherche cette même essence ordinaire qui irrigue pourtant l’immense et plurielle communauté qui partage peu ou prou les enseignements laissés par Mahomet, le fondateur de l’islam. 
Je vais donc procéder rapidement à quelque chose qui n’est pas bien vu et qui s’appelle l’essentialisme.

Par ricochet, cet effort me permettra de mieux préciser la place que je recherche avec difficulté entre les deux pôles opposés qui prétendent, pour l’un, qu’il n’existe que des déclinaisons individuelles de la réalité, et pour l’autre, que ces réalités nous sont déterminées par une superstructure qui nous écrase.

 



Comme dans le billet précédent où j’ai laissé travailler Manfred Kropp, je vais aujourd’hui laisser la parole à Rémi Brague qui procède à ce même travail de géologue dans la préface du livre du Père Jourdan Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans, sous-titré Des repères pour mieux comprendre :
Rappelons en effet que tous les musulmans, au-delà de leurs différences qui peuvent aller jusqu’à des mépris, des haines, voire des guerres, ont en commun un certain nombre de points que personne ne peut remettre en cause sans sortir de l’islam. J’en citerai quatre, qui découlent les uns des autres et forment donc un système.
Pour tous, d’un bout à l’autre du monde islamique, pour les sunnites comme pour les chiites, pour toutes les écoles juridiques, pour toutes les confréries mystiques :
1- Mahomet est l’Envoyé de Dieu,
2- le Coran est la parole dictée par Dieu à Mahomet, qu’il faut donc entourer du plus grand respect,
3- la direction de la prière est celle de La Mecque, d’où le terme par lequel les musulmans se désignent au-delà de toutes les divisions : "Les gens de la direction (de la prière) (ahl al-qibla)",
4- cette ville est pour tous aussi le but du grand pèlerinage annuel.
Quatre points, ce n’est pas beaucoup mais c’est essentiel. (p11 de l’édition originale)
Personnellement, j’ajouterai un cinquième point, omis par Rémi Brague, qui est la profession de foi en un Dieu à l’Unicité jalousement gardée : Il n’y a de Dieu que Dieu. Et, pour faire bonne mesure, un sixième point qui précise l’attribut essentiel d’Allah vraiment au-dessus de sa créature, c’est le fameux Allah Akbar.

Tout cela forme un noyau doctrinal autour duquel gravite chaque musulman. L’ensemble forme un système dont la pierre angulaire est la personnalité de Mahomet, l’excellent modèle qu’il faut imiter (sourate 33 verset 21).
Ce système qui tira sa cohérence des statuts sans équivalents de Mahomet et  du Coran, rencontre aujourd’hui d’autres systèmes de valeurs porteurs de paradigmes différents qui s’opposent parfois aux siens. Ce nouvel état qui représente une blessure narcissique pour la Oumma établie comme la meilleure communauté qu’on ait fait surgir parmi les Hommes, qui ordonne le convenable, interdit le blâmable (sourate 3, verset 110), demande aux musulmans de relever de nouveaux défis, tant pour ceux qui vivent en minorité dans des pays qui ne s’affirment pas musulmans que pour ceux qui sont majoritaires dans des pays de longue tradition islamique :
- Ce système fondé sur une dictée divine est-il réformable ?
- Si oui, jusqu’à quel point l’interprétation peut-elle porter ?
- Qu’en est-il de l’émergence du libre arbitre et des perspectives humanistes (si chères à celui de vous trois qui est le plus proche de ces thèses humanistes et rationalistes  :-) ) ?
- Qu’est-ce que le libre examen en terre d’islam ?
- Le concept d’universalité en islam se borne-t-il à la définition qu’en donne l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique) dans sa Déclaration du Caire et que je dois rappeler ici : Tous les êtres humains constituent une même famille dont les membres sont unis par leur soumission à Dieu ou bien la notion de fraternité humaine fondée sur la liberté et les Droits de l’Homme est-elle intégrable ?

Je finis ce billet en redonnant la parole à Rémi Brague qui laisse en suspens cette chose qui m’interroge aussi :
Il est exact (…) de faire remarquer que bien des musulmans boivent de l’alcool et que bien des musulmanes ne se voilent pas, sans pour autant omettre de faire leurs prières, etc, bref, se composent un islam "à la carte". Sans parler de ceux qui se détachent d’aspects plus importants de cette religion. Reste en effet à se demander pourquoi ils font cela. Est-ce en tant que musulmans ou, si l’on préfère, parce qu‘ils sont musulmans ? Ou est-ce au contraire en dépit de leur islam ? (p11)

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Enfin Arte !

3 septembre 2010 4 commentaires

Enfin !
Quelques indices timides, quelques tremblements nouveaux, quelques frémissements encore imperceptibles me donnent à penser que les frontières bougent et que les media installés oseraient enfin, peut-être, on dirait, aborder les problèmes que peut poser un islam pratiqué par des acharnés.
Après la lapidation et le ramadan dénoncés par Abdennour Bidar comme des violences faites aux musulmans (par d’autres musulmans) , dénonciation relayée par le quotidien Le Monde, s’il vous plaît, voici qu’à son tour Arte se penche sur des violences subies par les femmes musulmanes : le mariage forcé et le crime d’honneur (crime d’horreur devrais-je dire !)
J’ajoute que ces  deux prises de positions médiatiques se tiennent en plein ramadan, ce qui m’étonne parce qu’elles défrisent le religieusement correct qui nous plombe si souvent.
J’en suis fort aise.

Pour voir la vidéo qui n’est plus disponible sur Arte, cliquez >ici<

Femmes : pourquoi tant de haine ?

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La violence et le sacré

1 septembre 2010 Poster un commentaire

Je reproduis in extenso la réaction, lucide et exigeante, que le  professeur de philosophie Abdennour Bidar a publié dans le quotidien Le Monde au moment où le gouvernement iranien envisage de lapider Sakineh Mohammadi-Ashtiani.

La lapidation : preuve extrême de la logique de violence de l’islam.

La monstrueuse condamnation d’une femme à la lapidation par la République islamique d’Iran donne encore une fois de l’islam une image catastrophique, celle d’une religion archaïque, violente et totalitaire. N’essayons pas en effet de dédouaner la religion islamique du meurtre programmé de Sakineh Mohammadi-Ashtiani en soutenant qu’il s’agit d’une décision politique. Le pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad se fonde sur une idéologie reconnue comme celle d’un islam fondamentaliste.

En tant qu’intellectuel musulman, je dois prendre la responsabilité de dire cela haut et fort, en m’insurgeant contre cette sentence de lapidation au nom de la dignité de la personne humaine. Mais je ne saurais m’en tenir à cette indignation. Si en effet la pulsion totalitaire de la religion islamique trouve là l’une de ses expressions les plus inhumaines, il faut y voir simplement l’une des formes les plus radicales d’une logique générale qui a pris, au fil des siècles, le contrôle de la vie spirituelle des musulmans du monde. Hélas !, la religion islamique entière se nourrit de violence.

Prenons l’exemple le plus actuel, celui du mois de ramadan qui s’est ouvert le 11 août. Evidemment, nous paraissons ici au plus loin de l’affaire de la lapidation, et aujourd’hui en France l’on n’entend guère de critiques sur cette pratique du jeûne. Au contraire, s’est installée sur la question une sorte de consensus angélique. Nous aurions là un événement "entré dans la vie et ancré dans le calendrier de la nation" et nos médias semblent incapables de faire autre chose que de célébrer la convivialité, la solidarité, le caractère festif de cette période.

Soit, mais qui soulignera en contrepartie le caractère violent de ce jeûne total exigé de la part de tout pratiquant pubère du matin au soir pendant un mois entier ? De nombreux musulmans éludent la question en prétendant que, pour l’individu qui a la foi et qui est entouré d’autres musulmans solidaires dans leur jeûne, celui-ci est facile.

Comment peut-on avoir l’inconscience de prétendre cela ? Jeûner toute la journée, sans avoir même le droit de boire un peu d’eau, et ce pendant un douzième de l’année, constitue un exercice de privation radical et relève d’un ascétisme religieux de haut niveau que rien ne justifie d’ordonner à l’ensemble d’une communauté. La tradition n’exempte de cet effort supérieur que les malades, les femmes enceintes ou en période de menstruation et les voyageurs.

Mais force reste à la loi totalitaire qui ne reconnaît aucun droit au choix personnel : seul est reconnu comme vrai musulman celui qui jeûne. L’orthodoxie d’institution – les dignitaires – et l’orthodoxie de masse – le corps communautaire – exercent là sur les comportements une double surveillance et censure.

Il n’y a peut-être pas de commune mesure entre la pratique ignoble de la lapidation des femmes et celle du ramadan. Mais il y a entre elles ce rapport que le discernement doit savoir établir entre une radicalité générale et l’un de ses excès les plus extrêmes. Ici et là, ce qui se manifeste est une violence infligée à la personne humaine au nom de la religion. L’islam n’a pas commencé de dénouer le rapport qui unit la violence et le sacré.

Chacune de ses pratiques en porte la marque infamante, à des degrés certes très divers mais toujours repérables. Les cinq prières quotidiennes exigées à heure fixe ? Une violence morale faite au jugement personnel d’un être humain qui pourrait prétendre choisir les moments qu’il veut consacrer à sa vie spirituelle. Le pèlerinage à La Mecque ? Une violence symbolique et politique par laquelle l’islam mondial est maintenu inféodé à la tutelle du wahhabisme saoudien.

Il ne s’agit pas de condamner ces pratiques rituelles – jeûne, prière, pèlerinage – en tant que telles. Elles peuvent offrir un support efficace au besoin éprouvé par tel individu de mener une vie spirituelle (étant bien entendu que celle-ci peut aussi se conduire hors de tout champ religieux).

Mais qu’est-ce que les musulmans attendent pour les déclarer libres ? Contrairement à l’objection courante, cela n’atomiserait pas la communauté, mais la ferait passer de l’état clos de l’uniformité à l’état ouvert de la diversité. Et contrairement à une autre objection, cela ne détruirait pas l’autorité de Dieu, mais obligerait chaque conscience à aller chercher cette voix divine dans sa propre intériorité. Enfin, cela permettrait à l’islam de sortir de sa logique générale de radicalité et de violence dont la sentence de lapidation contre laquelle nous nous insurgeons aujourd’hui n’est qu’un extrême.

Si cette culture religieuse de l’islam ne change pas, elle continuera de se déconsidérer aux yeux du monde. Car de tels excès monstrueux ne peuvent évidemment pas surgir n’importe où et il serait trop facile de les considérer comme des phénomènes n’ayant – selon la formule consacrée par les bien-pensants – "rien à voir avec l’islam". Ils ne sont que la grimace la plus affreuse d’une religion qui passe son temps à se caricaturer elle-même. "Qui bene amat bene castigat", qui aime bien châtie bien.

O

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